dimanche 10 mars 2013

KLÆGHØRTÜ


Il fixait les humains s'agiter. Le feu projetait d'étranges ombres sur son visage. Ces primates avaient organisé une sorte de rituel primitif en Son honneur qui s'éternisait. Tous en cercle autour de Lui, vêtus de pagnes en feuillages, ils scandaient un chant des plus irritant en tapant sur des tambours. Il s'impatientait. Le sacrifice prenait trop de temps et Il avait besoin de sang. De beaucoup de sang et rapidement.
Son envie s'était faite de plus en plus pressante ces derniers mois. Jamais rassasié, Il commandait toujours plus de sacrifices aux hommes qui, dociles, obéissaient à chaque fois. Cette espèce était décidément bien pitoyable. Il n'avait qu'à leur suggérer l'idée pour qu'ils la réalisent, comme si cette pulsion était déjà profondément ancrée en eux. Ils n'attendaient qu'un prétexte pour le faire. Aucune autre espèce sur laquelle Il avait fait ses expériences ne s'était montrée si prompte à céder à la violence gratuite.
Cependant, cela ne Lui convenait guère. Il avait fini par s'ennuyer dans cette tribu et, tôt ou tard, chaque individu serait passé sur la stèle aux sacrifices.
Les tambours s'accélérèrent. Une jeune femme arriva dans le cercle poussée par ses camarades. Elle s'écroula au sol, dans un nuage de poussière. Il fut surpris de voir qu'il restait encore une de leurs femelles, vu l'acharnement avec lequel ils s'évertuaient à systématiquement sacrifier la gente féminine en premier.
La pauvre femme releva lentement la tête lorsque l'homme jouant le maitre de cérémonie hurla son nom. On pouvait lire de la fatigue et une certaine résignation dans son regard.
Cette cruauté ne Lui déplaisait pas, bien au contraire, mais Il avait besoin de changement. Il quitterait la petite tribu très prochainement, en quête de nouvelles victimes.
Les tambours redoublèrent d'intensité lorsqu'elle monta sur la pierre. Le maitre de cérémonie saisit un long sabre qu'il fit miroiter dans l'air. Le sang de l'offrande précédente n'avait pas encore eu le temps de sécher. Les humains hurlaient, parvenant presque à couvrir la bourdonnement assourdissant des percussions.
Oui, il était temps pour Lui de partir. Le grondement des tambours résonnait alors que le sabre fendit l'air.
Le silence se fit dans la vallée.


Une goutte de sueur ruisselait sur la joue de l'inspecteur. Non pas qu'il eut chaud. A cette époque de l'année, des courants d'air glaciaux et pestilentiels s'engouffraient dans les rues et l'imperméable et le borsalino étaient les bienvenus.
Non, si l'inspecteur Clawmann suait à cet instant précis, c'était uniquement parce que cette situation, sans qu'il puisse véritablement dire pourquoi, le mettait mal à l'aise.
C'était le cinquième cette semaine. Il avait face à lui, le corps d'un homme d'une soixantaine d'années en pyjama, allongé confortablement dans le lit d'une chambre d'hôtel. La chambre n'était pas luxueuse mais vu le prix annoncé sur l'écriteau lumineux qui clignotait à l'entrée, il fallait déjà s'estimer heureux d'avoir un lit, se dit Clawmann. De la moquette, qui devait être bleue lorsqu'elle fut posée, recouvrait chaque centimètre carré de la pièce, depuis le sol jusqu'au plafond.
La particularité de l'homme en pyjama résidait dans le fait que seul son corps était dans le lit. Sa tête avait été soigneusement posée sur la table de chevet, telle des lunettes qu'on retirerait avant d'aller se coucher.
Clawmann tourna la tête vers la porte entrouverte. Il apercevait au loin la femme de la victime qui sanglotait, assise dans une voiture de police. C'est elle qui les avait appelés, un peu plus tôt dans la soirée. Lorsque son unité était arrivée sur les lieux, ils avaient trouvé la femme qui les attendait patiemment, assise sur le lit, à côté de son mari, une machette à la main. Le lieutenant O'Tear poussa la porte.
- Alors ? demanda Clawmann.
- Elle a tout avoué, répondit O'Tear, un peu déconcerté.
Il sortit un carnet et ajouta :
- En détail. Elle m'a décrit calmement comment elle a procédé étape par étape. Ils allaient se mettre au lit, la femme l'a embrassé, puis s'est tranquillement levée du lit, a sorti de son sac à main une machette, qu'elle dit avoir achetée plus tôt dans l'après midi, et elle s'est mise à décapiter son mari.
- Et pour le mobile ?
Clawmann craignait la réponse d'O'Tear. Et il ne fut pas déçu :
- Aucun mobile. Elle m'a affirmé clairement n'avoir jamais cessé d'aimer son mari. Mais il fallait qu'elle le fasse. Sans aucune raison valable. Elle l'aimait, tout allait bien, mais il fallait qu'elle le tue. J'ai essayé de savoir si ce ressentiment remontait à longtemps mais elle dit que ça lui a pris cette après midi. Comme ça. Pour rien.
- Et je suppose qu'elle n'a aucun passif ? demanda Clawmann, l'air résigné.
- J'ai vérifié. Rien. Et c'est même pire que ça. J'ai pu contacter des proches. A eux deux, ils formaient le parfait petit couple de retraités. Tous les dimanches, ils allaient à la messe. Ils participaient à pas mal d'associations caritatives. Leurs voisins m'ont dit qu'ils étaient toujours là pour aider, toujours bienveillants. Ils sont de Sunburg, ajouta O'Tear, anticipant la question de l'inspecteur. Ils étaient venus ici en weekend, pour visiter la ville.
Clawmann se retourna vers le lit. Son pressentiment s'était vérifié. Le cas était similaire aux quatre autres. Des gens ordinaires se mettaient à tuer leurs proches sans aucune raison. Puis ils avouaient tout. Cela ne pouvait être une coïncidence. Quelque chose dans cette ville puante poussait à tuer. Était-ce une sorte de virus, ou une espèce de folie contagieuse ?


Il était très content de Lui. Depuis qu'Il était arrivé dans cette ville, Il s'en donnait à cœur joie. Ses rues regorgeaient de cobayes potentiels et Il avait compris que ce qui était le plus distrayant n'était pas de choisir les individus les plus violents mais au contraire les plus calmes. Des humains heureux et paisibles, sans tracas ni problème. Il prenait des personnes qui ne feraient pas de mal à une mouche et les transformait en tueurs froids et insensibles. Car même au fond de l'homme le plus bon de la Terre, sommeillait une once de meurtrier qu'Il pouvait réveiller. Il était tapi dans l'ombre, guettant Ses prochaines victimes.
- Est-ce qu'on ira au cinéma, maman ? fit une voix d'enfant.
Il se retourna vers l'endroit d'où provenait la voix. Un jeune humain marchait dans la rue aux côtés de sa mère.
- J'espère qu'on aura le temps, répondit la mère. Il faut vite rentrer à la maison pour poser les affaires.
Intéressant, pensa-t-Il. Il n'hésita pas plus longtemps et se mit à les suivre.


De retour au bureau, Clawmann épluchait distraitement les dossiers des victimes, espérant que la solution lui saute soudainement aux yeux. En revoyant les photos, il sentit son déjeuner remonter. Il réprima l'envie de vomir en regardant un moment par la fenêtre. A travers le rideau de pluie, la nuit commençait à tomber et les immeubles s'éclairaient un à un. Il reconsidéra les photos.
L'inspecteur faisait ce métier depuis maintenant treize ans, ce qui lui avait consolidé l'estomac. Treize ans de scènes de crimes vous insensibilisent à la violence. Pourtant les photos qu'il avait sous les yeux témoignaient d'un carnage sans nom. Membres arrachés, corps troués, le tout baignant dans des litres de sang... Sur l'une d'elles, il mit un certain temps avant de distinguer dans quelle position était le corps, avant de comprendre qu'il en manquait plusieurs morceaux.
O'Tear entra en trombe dans son bureau.
- Encore un ! dit-il d'un ton pressant. Mais cette fois-ci, on peut encore intervenir !
Sans dire un mot, Clawmann lui emboita le pas jusqu'à leur voiture de service. Il enclencha la sirène et fit crisser les pneus en démarrant.


Où était-elle ? Où était passé cette misérable créature ?! se demanda-t-Il, fulminant. Comment avait-elle pu Lui échapper ? C'était bien la première fois que les choses ne se déroulaient pas selon Son plan.
Pourtant tout avait si bien commencé. L'enfant s'était révélé prodigieux en matière d'inventivité. Il s'était saisit d'un gros couteau de boucher sans même qu'Il eut besoin de lui suggérer. Qu'il était beau de voir tant de fougue dans un si petit être.
Mais il était trop faible, Il aurait du s'en douter. Et alors que l'enfant commençait consciencieusement son travail, la femelle leur avait échappé et était surement en train d'appeler à l'aide.
Il suggéra doucereusement à l'enfant d'aller voir dans la salle à manger. L'enfant s'exécuta silencieusement.
Elle était là, sous la table, ruisselante et terrorisée. Elle avait une longue coupure au bras qui saignait.
- Billy... Qu'est-ce... Qu'est-ce qui te prend ? demanda-t-elle d'une voix chevrotante.
Le garçon s'avançait lentement vers elle. Juste derrière lui, Il jubilait.
- Qu... Qu'est-ce que c'est ? … Quelqu'un est avec toi ? demanda la mère, le regard épouvanté.
Elle se mit à pleurer. Le garçon n'était plus qu'à quelques centimètres d'elle. Quant à Lui, l'odeur du sang l'excitait terriblement.
BLAM ! La porte d'entrée venait de voler en éclats. L'enfant et Lui se retournèrent.


Le couloir était vide. Clawmann et O'Tear braquaient leurs armes droit devant eux.
- Police ! cria inutilement O'Tear.
Un silence régnait dans l'appartement. Ils avancèrent lentement jusqu'à une première porte sur la droite que Clawmann défonça. Il s'agissait des toilettes. Ils progressèrent prudemment dans le couloir. Un léger grincement se fit entendre, un peu plus loin. Ils arrivèrent à une porte ouverte. O'Tear se posta juste à côté, dos au mur et fit un signe de tête à Clawmann. Au signal, tous deux pénétrèrent dans la pièce.
- A terre ! hurla O'Tear.
Clawmann n'en croyait pas ses yeux. Il avait devant lui un enfant, qui avait d'après lui à peine sept ans, armé d'un long couteau qu'il pointait vers sa mère coincée sous une table. C'est elle qui avait réussi à les appeler. Le plus effrayant était le regard que leur lançait le garçon. Un regard froid et vide, à vous glacer le sang.
O'Tear se jeta sur l'enfant et le désarma rapidement. Le garçon fut maitrisé sans encombre. Il se laissa tranquillement se faire menotter par O'Tear tandis que Clawmann s'approcha de la femme, pour s'assurer qu'elle allait bien.


Misérables vermines ! pesta-t-Il intérieurement. Ils L'avaient interrompu dans Son travail et pour cela, ils devraient en payer le prix fort. Mais maintenant que l'enfant était maitrisé, Il était impuissant.
Ils ne L'avaient pas encore vu. Il avait réussit à se glisser discrètement derrière un canapé alors qu'ils étaient occupés à attraper le garçon. Une dizaine d'autres humains en uniforme était alors arrivée. Il les observait avec Ses orbites creuses, guettant une occasion de s'échapper.


Clawmann s'était mis en retrait, laissant les officiers qui les avaient rejoint s'occuper des détails et de la paperasse. Il scrutait attentivement chaque détail de la pièce dans l'espoir de voir quelque chose qui leur aurait échappé.
Ils avaient pu empêcher un meurtre d'être commis mais toujours pas résolu l'affaire. Billy agissait à présent comme tous les autres, il  leur avait décrit méthodiquement comment il comptait procéder avant de fondre en larmes. Il n'avait aucune raison de tuer sa mère et s'était même montré enthousiaste à l'idée d'aller au cinéma avec elle.
Retour à la case départ. Aucune explication rationnelle ne lui venait. A moins que...
Son regard fut attiré par quelque chose dépassant derrière le canapé. Clawmann se sentait irrésistiblement attiré. Il avança lentement. De nouveau, il sentit l'angoisse s'emparer de lui sans qu'il comprenne pourquoi. Il n'avait pourtant rien à craindre. Il était entouré d'une dizaine des meilleurs éléments du commissariat. Malgré tout, il suait à grosses gouttes et se sentit trembler. Un bourdonnement raisonnait dans ses oreilles, son poul martelant ses tempes. Il arriva au niveau du canapé. Il le contourna lentement et crut voir un visage grimaçant au sol.
Non, c'était...
Ça n'était qu'un masque.


Nouvelle réalisée dans le cadre du concours du Crous, sur le thème des Masques.

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